Tu es la goutte d’eau qui a fait dรฉborder la cruche que j’รฉtais. Je t’ai cru, et puis la crue.
Crue centennale. De celles dont on ne se remet jamais, vraiment. Dix sur dix sur l’รฉchelle de la montรฉe des eaux. J’ai cru, et puis les pieds dans l’eau, montรฉe jusqu’aux genoux, jusqu’aux narines, eau dessus. Jusqu’en haut.
Tout est enseveli mais ne crois pas que รงa a disparu. Tu navigues mais il faudra que tu รฉcoutes sous la surface les ressacs de moi, d’avant moi, revenus, repartis, revenus, qui ont gonflรฉ mes eaux de femme, leurs eaux de femmes, tant, trop, qu’elles ont fini par former nos eaux rages.
Il faudra que tu comprennes de ta chair humaine. Que tu laisses monter tes sensations comme monte dans ton verre la boisson qui fait tourner ta tรชte. On verra bien jusqu’oรน tourne la tรชte.
Ne fuis plus et รฉcoute :
Elles t’ont cru quand ont plu tes mots jolis. Leurs molรฉcules ont frรฉmi.
Elles ont laissรฉ couler quand tu as dit ยซย j’en ai besoinย ยป. Mรชme quand tu l’as pas dit. Mรชme si elles n’en avaient pas envie.
Elles ont suivi, jeunes, le cours de tes prioritรฉs, et cognรฉ ร tes barrages de normativitรฉ.
Elles ont dรฉtournรฉ leurs courants naturels et รฉbouillantรฉ leurs chances ร la flamme de tes urgences.
Elles ont ravalรฉ leurs folies pour t’รฉviter la gรชne de les voir dรฉversรฉes devant toi.
Elles ont sรฉchรฉ tes larmes dans le noir pour protรฉger ta honte. Et les leurs, seules, quand tu รฉtais parti.
Elles ont รฉcorchรฉ leurs chairs ร la pierre des lavoirs pour assurer tes arriรจres.
Elles t’ont servi tant de soupes, allers-retours ร la fontaine ร pleurs, chantรฉ les lendemains refrains, mรชmes rengaines, il faudra bien, pour ne pas se dissoudre.
Elles ont bu tes colรจres pour que tu restes droit au milieu de tes inondations. Elles ont mรชme รฉcopรฉ tes bouillons.
Elles ont pardonnรฉ les promesses en formes de beaux oiseaux envolรฉs dans les nuages noirs.
Elles ont absorbรฉ tes violences et nettoyรฉ tes taches, tes traces, ร grandes eaux.
Et lavรฉ tant de peaux.
Toute cette flotte qu’elles ont charriรฉ. Toute cette vie qu’elles ont fait circuler, tous ces rรฉservoirs qu’elles ont rempli d’amour tandis que tu les assรฉchais, j’aimerais que tu les sentes dans ton corps. Chaque atome, chaque H, chaque O, H2O, chaque onde qui gronde. J’aimerais que tu creuses jusqu’ร ta source et y puises le courage de sublimer l’accusation. Prends les glaรงons ! Dans tes mains. Chauffe les glaรงons ! Si fort, si vite qu’ils s’รฉlรจveront en brume de compassion.
Comment faut-il le dire ? Je t’ai pensรฉ ร mes cรดtรฉs. Constructeur du commun. Tu as rejouรฉ le ressac douloureux, nos eaux vives prรฉcipitรฉes en eaux lรฉtales, encore !
Il faut dรฉpolluer les eaux de femmes. Les caresser dans le sens des voiles. Souffler ร leurs surfaces, sourire du frรฉmissement qu’on ne peut attraper. Ne pas chercher ร l’attraper. Ne plus jamais chercher ร l’attraper.