
Le collage m’apparaît comme art de l’hybridation. Se laisser appeler, cueillir par des images variées, suivre son intuition dans la sélection, dans la découpe, et faire se rencontrer des formes et des couleurs éparses, disparates parfois, prendre du recul sur une composition, s’imposer une composition, agencer, traquer l’harmonie, déplacer, replacer, essayer, renoncer, disposer, retirer… et fixer.
C’est un art de la complexité, car c’est la façon dont les éléments entrent en relation les uns avec les autres qui crée l’émergence, fait naître quelque chose de nouveau, quelque chose qui ne se réduit pas à la somme de ses éléments. Dans un collage, la relation des éléments entre eux est au moins aussi importante que les éléments eux-mêmes.
Je vous présente ici une sélection de mes collages, dont certains dialoguent avec des textes poétiques (hybridation sur hybridation !). Le thème est celui des relations femmes-hommes-nature, si présent dans mes créations de ces dernières années.
« Si ce sont les plumes qui font le plumage, ce n’est pas la colle qui fait le collage » – Max Ernst

ÉCHELLE DE CRU(E)
Crue centennale. De celles dont on ne se remet jamais, vraiment. Dix sur dix sur l’échelle de la montée des eaux. J’ai cru, et puis les pieds dans l’eau, montée jusqu’aux genoux, jusqu’aux narines, eau dessus. Jusqu’en haut.
Tout est enseveli mais ne crois pas que ça a disparu. Tu navigues mais il faudra que tu écoutes sous la surface les ressacs de moi, d’avant moi, revenus, repartis, revenus, qui ont gonflé mes eaux de femme, leurs eaux de femmes, tant, trop, qu’elles ont fini par former nos eaux rages.
Il faudra que tu comprennes de ta chair humaine. Que tu laisses monter tes sensations comme monte dans ton verre la boisson qui fait tourner ta tête. On verra bien jusqu’où tourne la tête.
Ne fuis plus et écoute :
Elles t’ont cru quand ont plu tes mots jolis. Leurs molécules ont frémi.
Elles ont laissé couler quand tu as dit « j’en ai besoin ». Même quand tu l’as pas dit. Même si elles n’en avaient pas envie.
Elles ont suivi, jeunes, le cours de tes priorités, et cogné à tes barrages de normativité.
Elles ont détourné leurs courants naturels et ébouillanté leurs chances à la flamme de tes urgences.
Elles ont ravalé leurs folies pour t’éviter la gêne de les voir déversées devant toi.
Elles ont séché tes larmes dans le noir pour protéger ta honte. Et les leurs, seules, quand tu étais parti.
Elles ont écorché leurs chairs à la pierre des lavoirs pour assurer tes arrières.
Elles t’ont servi tant de soupes, allers-retours à la fontaine à pleurs, chanté les lendemains refrains, mêmes rengaines, il faudra bien, pour ne pas se dissoudre.
Elles ont bu tes colères pour que tu restes droit au milieu de tes inondations. Elles ont même écopé tes bouillons.
Elles ont pardonné les promesses en formes de beaux oiseaux envolés dans les nuages noirs.
Elles ont absorbé tes violences et nettoyé tes taches, tes traces, à grandes eaux.
Et lavé tant de peaux.
Toute cette flotte qu’elles ont charrié. Toute cette vie qu’elles ont fait circuler, tous ces réservoirs qu’elles ont rempli d’amour tandis que tu les asséchais, j’aimerais que tu les sentes dans ton corps. Chaque atome, chaque H, chaque O, H2O, chaque onde qui gronde. J’aimerais que tu creuses jusqu’à ta source et y puises le courage de sublimer l’accusation. Prends les glaçons ! Dans tes mains. Chauffe les glaçons ! Si fort, si vite qu’ils s’élèveront en brume de compassion.
Comment faut-il le dire ? Je t’ai pensé à mes côtés. Constructeur du commun. Tu as rejoué le ressac douloureux, nos eaux vives précipitées en eaux létales, encore !
Il faut dépolluer les eaux de femmes. Les caresser dans le sens des voiles. Souffler à leurs surfaces, sourire du frémissement qu’on ne peut attraper. Ne pas chercher à l’attraper. Ne plus jamais chercher à l’attraper.

MES FRAGMENTS ENTERRÉS
Tu as enterré
Tous les fragments de moi
Écailles de queue de poisson
D’une Mélusine dragon
Râclées
Au fil de ta lame émoussée
Au cimetière des pestiférés
Tu as enterré
Tous les fragments de moi
La ligne de branche de mon bord de joue
Que tu caressais autrefois
Brisée de tes mains froides
Effritée petit bois
Au cimetière des pestiférés
Tu as enterré
Tous les fragments de moi
Mes cheveux paresseux
Sinueux pas coiffés
Encensés de tes mots
Soudain tirés, coupés, liés
De ton dédain déni
Tu as enterré
Tous ces fragments de moi
Volés par le trou des serrures
Où tu m’as regardée
Porte fermée
Mise à l’écart
Tu t’es caché
Volant l’image
À la volée
Tu m’as volée
Par bribes de choix
Morceaux de moi
Le bout de rouge
Sur mes lèvres
La lueur
Dans l’eau de mes pupilles
Un ébouriffement
Que tu trouvais charmant
Au cimetière des pestiférés
Tu as enterré
Tous ces fragments de moi
Ne reste que solide
En bloc
Immuable
Héritée de ma mère
Et de sa mère
Et de mes sœurs
Cette malédiction
Vous pardonner
Forcées
Vous pardonner
Sans jamais l’être
De nos ondulations
De nos frétillements
De voiles
Que vous prenez sans tenir promesse
Dont vous usez pour nourrir ambition
Dispositifs
Opératifs
Et lignes de productions
Nous brisant
De la malédiction
Du pardon
Et de la mort
De l’âme affolée qui jamais plus paisible
Ne dort




RIEN D’AUTRE À FAIRE
En écoute ici :
Et en lecture là :
L’histoire rebondit à cloche-pied d’esprit en esprit, charriée par le vent qui la dépose à la surface de l’eau. Celle des fontaines. Celle des peaux.
Je dois dire l’histoire, ou elle me poursuivra. Se concentrer assez. Rassembler les mots. Les écrire à la suite. C’est difficile, ils sont éparpillés et pas d’accord pour se donner la main. L’étang. Les temps. Beau temps. Sale. Sale temps. Le saltimbanque et le manque. L’étang, la rivière et la mer. La mère. Amère. Sa fuite et la suite. La mère qui s’enfuit avec sueur, peur. Je ferme les yeux.
La meute jaillit du bois, sûre d’elle en tout poil. Grise. Ses yeux rouges dans la nuit. Il fait tellement nuit. Le loup de tête est immense, grand comme trois, dents dehors. De l’étang les animaux s’enfuient. Mare trou noir aux berges désertes, herbe rase. Dans l’étang seule, la femme, reste, immergée de candeur. Clapotante sous la lune dans l’eau. Elle n’est pas que candeur. Du loup elle a senti l’odeur, et ses algues-cheveux qui raidissent les bêtes, elle le sait.
Loup s’approche et se coule. La rejoint. Leurs fourrures se mêlent. Leurs peaux tout entières se mettent à vibrer, bruyantes dans le pré. Cela est savoureux, cela est dangereux. Il sera toujours temps de partir, se dit-elle. Loup la réchauffe mais bientôt il la tient, la retient et la rive est trop loin. Peau nue de la femme se cabre, pieds sans fond elle ne peut se débattre, elle gémit. Une onde l’envahit, et contre elle loup pose, dans un sursaut, l’étrange chose. Elle blêmit.
C’est tout emmailloté de blanches bandes tissées, une larve. Chenille rose battante de chairs chaudes. Enveloppée bien vivante. Fascinante. Elle a peur tout à coup que la chose se noie, la presse tout contre elle. Loup se dégage, nage bord de mare, monte berge et se tient là, droit, la regarde. En lisière.
Elle hurle. Qu’as-tu fait ? Monstre ! Fauteur de monstre. J’espère que tu mourras de honte. Mais au monde des loups, jamais les loups ne meurent. La meute revient et l’entoure, et la femme se coupe en deux par son milieu. Le trou d’eau devient un monde entre les mondes. Celui des hommes, dont la loi est mortelle. Où les rivières sont frontières. Celui des âmes. Cruel. Libre. Où les rivières exaucent les prières. Je voulais être libre. Je me déchire. Homme, je ne suis plus qu’un corps puisque tu fermes les portes du tien. Loup, je deviens loup puisqu’il me faut montrer les dents pour prétendre être ton égale. En vain. C’est interdit d’avoir un cœur immense comme ça. Emprisonnée de la mare à regrets, le jour ne peut pas se lever ! Je me berce pour me rassembler, fredonne et caresse mes bras. De toi ou de moi, lequel est le plus fol ? Il est le courant naturel, tu le sais. Nos fourrures tissées… Reviens. Il faut terminer de créer.
Elle prie, tente de se recoudre de ses mots en refrains, mais loup s’en va, elle lâche et s’enfonce, disparaît dans le fond du marais et son enfant se noie, et de ce nulle part sa voix tout à coup forme un ru qui s’échappe, coule à travers temps. À travers la fille qu’elle a née précédemment, la fille de sa fille, et encore la suivante, et encore jusqu’à moi.
Je rouvre les yeux. La meute est partie mais je la sais dans le bois, à côté. Je sais qu’un plus jamais est une fin de fable que les loups servent pour mieux recommencer. Sur le papier je coulerai des encres, pour rien mais il n’y a rien d’autre à faire. Sur le papier, je glisserai les mots. Pour rien mais il n’y a rien d’autre à faire.
Elise Levinson – ibrida folia








