tu cherches le rythme
encre de Chine sur papier – 16*23 cm

Je t’écris trop souvent. Tu réponds peu, j’attends. Trouverons-nous le rythme ? tu dis. Je réfléchis. Tu me lances un défi ? Un thème à dessiner, à peindre, des mots à poser, n’importe quoi pour patienter. Le rythme, justement, tu me lances. La vitesse, dynamique. Et voilà que ma plume bat des ailes et mes idées parcourent le ciel. Ça fuse effilé. Des boucles, des traits, d’après ce que je sais de toi, j’en sais peu mais je sais ça, que tu cherches le rythme. Que tu souffres de la course, comme tant autour de moi. Que tes défis sont tes joies tout autant que la cage qui se referme sur toi. Tu agis, je dessine, tu t’isoles, je médite et dilate le présent, et toi tu marches vite, à contre-courant, la vie est courte et il faut tout oser tu dis, tes défis, il y en a tant, tu défies le temps, j’ai l’envie de te dire “méfie-toi, il est puissant” mais tu le sais déjà, il emporte comme le courant, on le sait mais on ne sait pas quoi faire, le cargo arrive, on arrive, on ne sait pas bien où mais on arrive, on se presse, on débarque, on s’agite, la vie passe et déjà il est temps de partir, délire, te lire, j’attends, et finalement je me demande, si puissant le temps ? charlatan, sa pression que du vent ! qui porte les oiseaux, certes, et leur chant plus rapide que n’importe quel instrument, le chant du pouillot aussi véloce que le vent, mais le chant du bruand ralentis-le et il vibre comme la corne de brume qui envahit l’espace jusqu’à tes coronaires et place, dans l’air, cette étreinte de l’instant qui s’arrête, suspens, te prend, t’arrête, quand je dessine je ne le vois plus passer, le temps, et les chansons s’enchaînent, sang chêne, l’hiver est là et la sève au repos, le chêne sans son sang, ralenti et sans feuilles, mortes, mais l’oiseau battra des ailes et le temps reprendra, trop vif ou trop lent, les feuilles reviendront et l’oiseau se posera, à nouveau, sur la branche, sur ton dos, et tu auras trois ans, tu courras et il s’envolera, tu t’arrêteras et il te regardera, étrange cette fois, quelque chose a changé, c’est la vie qui l’a quitté, mais comme ça ou autrement elle réapparaîtra, car le temps n’existe pas, tu agis, je médite, ça change tout et ça ne change rien, refrain, re-frein, t’arrêter, tu aimerais bien, mais rien c’est la mort… rien c’est la mort ? pas la mort, tu sais bien, mais la peur, tu agis et c’est bien, l’air est dense de tes gestes et des plumes qui volent autour de toi, c’est bien mais tu vois mal, tu danses les yeux fermés, la musique est forte et le rythme t’emporte, tu danses, tu pleures, et quand tu pleures tu meurs un peu… tu meurs un peu ? tu pleures, essuies tes yeux et regardes en arrière, tu souris, ça fait du bien le chemin parcouru, retourne-toi ! tu dis, fais le choix du poète et pas celui de l’amoureux tu dis, je ris, c’est qu’Orphée aux enfers, il s’est retourné et elle est morte deux fois, Eurydice, ah ah, tu vois, le temps n’existe pas, elle est morte deux fois, et moi je rêve d’être les deux, mais les deux à la fois cela ne se peut pas, dit-on, il y a deux temps, trois temps, la valse t’emporte jusqu’à mille temps, tu tangues, tu souffles, voilà qu’à nouveau il va trop vite, le temps, tu cherches le rythme, partout, tout le temps, et moi j’attends de ne plus t’attendre, me rends, vas-t’en, je t’en prie, vas-t’en, non, ne bouge pas !, l’oiseau est là, sur ton doigt, profites-en, un jour il disparaîtra, ils disparaîtront tous, on l’aura bien cherché, et nous aussi on disparaîtra tous, on l’aura bien cherché, à force de l’éviter, la mort, et voilà que j’ai peur, que le temps me revient en plein milieu du cœur, poignard rieur, j’ai peur, de perdre les oiseaux, et toi, tu as peur ? j’aimerais savoir, dis-moi, tu as peur ? tu as peur de quoi, toi ? par la fenêtre je le vois, l’oiseau est bien vivant, mort et vivant en même temps, comme le chat, ce chat-là, tu sais, le chat quantique qui fait faire des sauts quantiques, je médite, j’ai toujours peur mais un peu moins, le chat chasse l’oiseau et moi mes pensées, je pense aux vanités, l’oiseau est mort, tu le vois bien, son crâne nu, là, tu ne vois que ça ! mais l’oiseau n’est pas mort, tu les vois bien, ses ailes qui battent, là, tu ne vois que ça ! je regarde, tu regardes, garde, ton calme, mon calme, ralentis, s’il te plaît, ralentis, juste le temps d’une pause, pose-toi sur la branche fébrile et respire, elle ne cassera pas car si tu médites avec moi on atteindra le poids de l’oiseau, tu médites avec moi, dis ? c’est que j’aimerais que tu soignes un peu de ton toi pour repartir au bon endroit, moins vite et plus fort, le chat passe devant nous, comme le temps qui n’existe pas continue tout de même de passer, il a raté l’oiseau et moi je t’ai raté, cette fois-là, mais ça n’a pas d’importance, rien n’a d’importance car tout s’effacera et l’oiseau reviendra, et s’il ne revient pas ils diront c’est le destin mais nous on saura, on aura essayé, on aura mal et notre idéal blessé, j’ai peur de ça aussi mais je laisse passer et toi tu agis, et au fond, tout au fond, il y a la confiance, je le sais je l’ai vue, pas vue mais perçue, tu la sens tout au fond de ton toi ? elle est déjà là, depuis toujours et pour toujours, et l’oiseau dans le ciel il dit merci quand même, il est là et pour toujours, dans les ondes de la valse ou la poussière de l’air. J’appuie sur “envoyer”, texte et dessin expédiés, et voilà qu’il est l’heure d’éteindre la lumière, il y a trop de lumière, ici, je dois me reposer, et toi là-bas, aussi, oser cesser de bouger.

ibrida folia 

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